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De la vacance à la valeur communautaire

repenser le foncier pour une transition solidaire et durable

Interventions de :
Jeremie Ballarin, La Cité Bleue,France
Roberto Di Meglio, Cooperativa Sociale Cascina Biblioteca, Italie
Floraine Jullian, Surface+Utile, France
Maï Matsuda, Mio294, Japon

Modération :
Thibault Grandcamp, Axanis, France

Transformer la vacance en valeur communautaire : vers une politique foncière du bien commun

La table ronde a exploré trois axes complémentaires – transformer la vacance en valeur communautaire, développer les partenariats et penser le long terme – en partant d’un constat partagé : la multiplication des espaces inoccupés dans les villes et territoires ruraux, symptomatiques d’un modèle immobilier en crise. L’enjeu : faire de ces lieux vacants des ressources collectives, capables de générer du lien social, de l’emploi, de l’inclusion et de la résilience territoriale.

1. Transformer la vacance en valeur commune
La discussion s’est ouverte sur un constat chiffré : plusieurs millions de mètres carrés sont aujourd’hui vacants en France et en Europe, souvent depuis des années, parfois condamnés à le rester pendant encore une décennie. Ces friches, bureaux ou logements vides représentent un gaspillage comparable à celui des denrées alimentaires avant la loi contre le gaspillage : il s’agit désormais de transformer le « vide » en potentiel d’utilité sociale.
Plusieurs initiatives illustrent cette logique. À Bordeaux, la Cité Bleue réinvestit une ancienne raffinerie pour en faire un lieu mixte, ancré dans un quartier populaire : espaces partagés, événements de proximité, ateliers de production coopérative et dispositifs d’insertion. En Italie, la coopérative Casina Biblioteca développe le concept de mutualité générative, élargissant le principe de la coopération au-delà de ses membres pour produire de la valeur sociale, écologique et économique pour tout un territoire. En parallèle, les dispositifs d’accession solidaire (baux réels solidaires, organismes fonciers solidaires) posent les bases d’une propriété anti-spéculative, permettant à des ménages modestes d’acquérir un logement tout en préservant son caractère collectif et abordable sur le long terme.
Ces exemples convergent autour d’une même idée : la vacance immobilière peut devenir un levier de transformation sociale si elle est abordée non comme une anomalie du marché, mais comme une ressource à activer pour le bien commun.

2. Nouer des alliances et structurer les partenariats
Aucun acteur ne peut, seul, transformer durablement la vacance. Les intervenants ont insisté sur la nécessité de coalitions larges réunissant ESS, collectivités, propriétaires, institutions financières et acteurs immobiliers.
La démarche portée par la Coalition anti-gaspillage immobilier incarne cette approche : rassembler des inventeurs de lieux, des réseaux ESS, des acteurs publics, des opérateurs immobiliers et des personnalités médiatiques pour concevoir des solutions communes et faire évoluer la législation. L’enjeu n’est plus seulement d’occuper des espaces, mais de changer les règles du jeu. En impliquant dès le départ les grands propriétaires et promoteurs, cette coalition cherche à passer d’une opposition « ESS contre marché » à une coopération fondée sur l’intérêt mutuel : réduire la vacance, redonner vie aux territoires, créer des modèles économiques hybrides et viables.
Cette stratégie pragmatique vise à faire de l’ESS un intermédiaire de transformation systémique, capable d’articuler intérêts économiques et objectifs de justice territoriale.

3. Penser le long terme et la gouvernance
La question du temps a traversé l’ensemble des échanges. Les projets d’occupation temporaire, souvent issus de logiques expérimentales, peinent à se stabiliser sans cadre juridique adapté ni soutien public pérenne. Pour les participants, la clé réside dans la création d’architectures de gouvernance capables de sécuriser ces dynamiques :
– des conventions longues et des baux anti-spéculatifs (type OFS/BRS) ;
– des plateformes collaboratives entre services publics, associations et opérateurs, à l’image de Gare Centrale qui mutualise dépôt, instruction et suivi des projets ESS à l’échelle départementale ;
– une reconnaissance du conflit d’usages comme moteur démocratique, à l’instar des ateliers de co-programmation menés à Laval (Québec) ou dans les départements français. La coopération n’est pas synonyme de consensus, mais d’une capacité à composer avec des visions divergentes au service d’un intérêt collectif.

4. Analyse critique et enjeux de fond
Au-delà des réussites locales, plusieurs limites structurelles ont été soulevées.
D’abord, la fragilité institutionnelle des projets : beaucoup reposent sur des montages temporaires ou des appels à projets, sans financement d’ingénierie ni de médiation à long terme.
Ensuite, l’absence de transparence foncière : les collectivités manquent de données sur la vacance et les propriétaires, ce qui entrave toute planification stratégique.
Enfin, la tension entre marché et communs : comment préserver l’esprit d’utilité sociale dans un environnement dominé par la logique de rentabilité ? Sans garde-fous, l’activation du foncier peut générer de nouveaux phénomènes d’exclusion, voire de gentrification.
Ces constats appellent à une refonte des outils publics : fonds fonciers solidaires, fiscalité incitative, reconnaissance légale du droit d’usage collectif, indicateurs de performance territoriale centrés sur la coopération plutôt que sur la valeur marchande.

La table ronde a esquissé les contours d’une véritable politique foncière du bien commun.
L’enjeu n’est plus de démontrer que ces projets fonctionnent, mais de les inscrire dans le droit et dans les politiques territoriales.
Transformer la vacance en valeur commune suppose de reconnaître le foncier comme un bien social, d’équiper les acteurs en ingénierie et en financement, et de soutenir la gouvernance locale comme une fonction publique à part entière.
À ces conditions, l’ESS peut devenir un acteur central de la transition urbaine et territoriale, capable d’incarner une économie régénérative où la valeur se mesure en capacité d’habiter, de relier et de faire société.