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Coopérer pour le bien commun

la responsabilité territoriale des entreprises

Interventions de :
Tony Bernard, Impact Tank, France
Mathilde Flouroux-Larrat, Mouvement d'alliances Vivance, France
Agnès Mathis, Cooperatives Europe, Belgique
Guillaume Michel, SCOP Du vert dans les rouages, France

Modération :
Xabier Itçaina, Sciences Po Bordeaux, France

La table ronde a interrogé une notion encore émergente : la responsabilité territoriale des entreprises (RTE), entendue comme une nouvelle manière de penser le lien entre les entreprises et les territoires. Au-delà de la responsabilité sociale classique (RSE), la RTE propose une approche plus systémique, fondée sur l’ancrage, la coopération et la contribution directe aux biens communs locaux.

1. Un concept encore en construction : relier l’entreprise à son territoire
La RTE cherche à dépasser les limites d’une RSE trop centrée sur l’entreprise elle-même et sur des indicateurs globalisés. Elle repose sur l’idée d’un rapport responsable au territoire, c’est-à-dire la capacité d’une entreprise à comprendre, soutenir et co-construire le développement local auquel elle appartient.
Mais cette articulation reste largement défaillante : d’un côté, des collectivités qui conçoivent des projets de territoire sans savoir mobiliser les entreprises ; de l’autre, des entreprises qui déploient des politiques de transition déconnectées du contexte local. Le diagnostic posé est d’abord culturel : la plupart des entreprises ne savent pas “ce qu’est un territoire”, ni comment dialoguer avec les collectivités ; celles-ci, de leur côté, restent prisonnières de logiques administratives en silos entre économie, environnement et social, empêchant une approche transversale.

2. De la compensation globale à la coopération locale : changer de paradigme
Les intervenants ont critiqué le modèle dominant des entreprises “à la recherche de solutions rapides” – la logique du “coup de marteau sur le clou”. Ainsi, les politiques de compensation carbone, souvent mises en œuvre à distance, traduisent une vision abstraite du développement durable. La RTE invite à un basculement d’échelle : plutôt que compenser à l’autre bout du monde, identifier les besoins de préservation ou de régénération dans son propre bassin de vie (zones humides, biodiversité, économie circulaire, circuits courts, logement, mobilité).
Ce changement de regard suppose d’introduire la notion de performance territoriale : mesurer la durabilité d’une entreprise non seulement à travers ses bilans carbone ou sociaux, mais aussi par son ancrage, sa coopération avec les acteurs locaux et sa capacité à renforcer la résilience collective.

3. Le rôle charnière de l’économie sociale et solidaire (ESS)
L’ESS apparaît comme acteur-tiers essentiel pour activer ce lien entre entreprises et collectivités. Par sa culture du partenariat et sa connaissance des besoins locaux, elle joue un rôle de médiation et de traduction entre logiques économiques et logiques publiques.
Les structures de l’ESS, souvent à l’origine de projets coopératifs territorialisés (PTCE, tiers-lieux, circuits courts, ressourceries, etc.), démontrent leur aptitude à relier les enjeux écologiques, sociaux et économiques. Elles constituent des laboratoires vivants de la RTE, en expérimentant des formes d’économie régénérative et non délocalisable.
Mais cette position reste fragile : faible reconnaissance institutionnelle, accès inégal aux financements, et fatigue associative liée à la contraction des budgets publics. Ces limites rappellent que la RTE ne peut se réduire à un slogan de coopération : elle requiert des dispositifs concrets de soutien, de gouvernance partagée et d’investissement durable.

4. Du dialogue à la co-gouvernance
Au-delà du concept, la table ronde a soulevé une question de fond : qui définit la responsabilité territoriale ? Si les grandes entreprises peuvent adopter une posture vertueuse, le risque de “territorial washing” est réel sans mécanismes de contrôle et d’équilibre.
La RTE ne saurait être un simple prolongement de la philanthropie d’entreprise : elle doit s’inscrire dans une gouvernance démocratique du territoire, où les collectivités, les acteurs économiques et les citoyens participent à parts égales à la définition des priorités.
Les intervenants ont plaidé pour la mise en place d’outils partagés : indicateurs d’impact territorialisés, feuilles de route multi-acteurs, transparence sur les flux financiers, inclusion des salariés et des habitants dans les décisions. La Fondation de France, citée en exemple, expérimente des dispositifs de financement plus horizontaux, où la décision d’allocation se fonde sur la connaissance du terrain et non sur le poids financier des partenaires.

5. Une opportunité de refondation du contrat territorial
La RTE n’est pas seulement une extension de la RSE ; elle en constitue une critique implicite. En plaçant le territoire comme échelle d’action et non comme simple décor, elle redonne sens à la responsabilité collective. Mais cette ambition se heurte à plusieurs contradictions :

  • Les entreprises cherchent des indicateurs simples, alors que les réalités territoriales sont complexes ;

  • Les collectivités manquent d’ingénierie pour accompagner le changement ;

  • L’ESS, pourtant porteuse d’une vision intégrée, reste sous-dotée et marginalisée.

L’enjeu, pour les années à venir, sera de territorialiser la transition écologique et sociale en ancrant la RTE dans les pratiques, pas dans les discours. Cela suppose de reconnaître que la performance économique ne peut plus être dissociée du bien commun local, et que les entreprises, qu’elles soient capitalistes ou coopératives, ont un devoir d’alliance.

En conclusion, la table ronde a ouvert un débat essentiel : la responsabilité territoriale des entreprises n’est pas un supplément d’âme, mais une condition de résilience collective. Elle appelle à une triple conversion : culturelle (apprendre à coopérer), politique (co-gouverner), et économique (investir localement dans le vivant et les solidarités). C’est à cette condition qu’elle pourra devenir autre chose qu’un mot-clé de transition : un levier réel de transformation du modèle économique.