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Coopérations locales et dynamiques collectives

au service de l’économie sociale et solidaire

Interventions de :
Charles Gagné Fournier, Pôle régional d'économie sociale de Laval, Québec, Canada
Lætitia Licke, PTCE Fleur d’exception du pays du Grasse, France
Stella Maris Gonzalez, ITESO, Universidad Jesuita de Guadalajara, Mexique
Jason Nardi, RIES, Italie
Matteo Rossi RIES, Italie
Valérie Tetu, Service innovation de la communauté d'Agglomération du Pays de Grasse, France

Modération :
Constance André-Aigret, Mouvement Sol, France

La session consacrée aux coopératives locales a illustré la force des initiatives qui, à partir du terrain, reconstruisent des filières et des solidarités productives, en réinventant les relations entre producteurs, collectivités et acteurs économiques. Elle a aussi révélé la difficulté persistante à faire reconnaître la coopération comme moteur politique de développement territorial, et non comme simple niche de l’économie alternative.

1. Reprendre la main sur la valeur : des coopératives ancrées dans les territoires
Le cas de la filière parfum en région de Grasse (France) en a fourni une démonstration éclatante. Face à des décennies de dépendance à l’industrie, les producteurs ont choisi de rompre avec la logique de domination industrielle pour reconstruire un modèle local, solidaire et hautement qualitatif. Ce renversement s’est appuyé sur plusieurs leviers :

  • Reconnexion directe au marché (grandes maisons de luxe, circuits courts),

  • Recréation de savoir-faire et de formations, pour revaloriser des métiers oubliés,

  • Structuration collective via un organisme de gestion de l’indication géographique et la constitution d’un Pôle Territorial de Coopération Économique (PTCE) associant agriculteurs, collectivités, chercheurs et industriels.
    Ce modèle a permis de réancrer la valeur dans le territoire et d’assurer la transmission des savoirs tout en défendant une agriculture paysanne, biologique et coopérative.

2. L’action publique en soutien… mais encore trop sectorisée
L’exemple de la communauté d’agglomération partenaire de ce PTCE montre l’intérêt d’une politique publique territoriale de l’ESS. Un diagnostic local a révélé que, dans un territoire rural, l’ESS représente plus de 25 % de l’emploi privé — une densité deux fois supérieure à la moyenne nationale. Ce constat a conduit à une stratégie locale de soutien à l’économie solidaire.
Cependant, après plus de dix ans de politique publique, la construction d’une identité collective de l’ESS reste fragile. Beaucoup d’acteurs ne se revendiquent pas de ce champ, faute d’une culture commune et d’outils de visibilité. À cela s’ajoutent les limites structurelles du fonctionnement administratif en silo : manque de transversalité entre services, cloisonnement des politiques publiques, difficulté à mobiliser les acteurs économiques “classiques” dans des logiques de coopération. Ces obstacles réduisent l’efficacité des politiques territoriales, malgré des résultats concrets.

3. Alliances locales et internationales : vers un apprentissage croisé
Les interventions italienne et mexicaine ont ouvert la réflexion sur les alliances multi-acteurs comme socle de la coopération locale :

  • En Italie, la commune de Bonate Sopra (Lombardie) s’appuie sur une tradition coopérative ancienne, articulée autour d’un réseau d’économie solidaire, d’éducation citoyenne et de circuits courts. La clé de la réussite locale réside dans la co-construction entre municipalités, associations et citoyens, ainsi que dans la capacité à inscrire la transition sociale et écologique dans chaque service public.

  • Au Mexique, l’Université ITESO de Guadalajara a présenté son laboratoire d’économie sociale, qui agit comme incubateur et catalyseur territorial. En l’absence de financements publics dédiés, le laboratoire crée des alliances tripartites entre gouvernements locaux, universités et organisations sociales pour intégrer l’économie sociale dans les politiques sectorielles existantes (culture, égalité femmes-hommes, développement productif). Cette stratégie pragmatique, opérant “sous étiquette indirecte”, témoigne d’une résilience institutionnelle face au manque de reconnaissance officielle de l’ESS.

4. La coopération, moteur politique ou rustine économique ?
Ces expériences convergent sur un point : la coopération locale est une réponse aux déséquilibres de pouvoir, qu’ils soient économiques, sociaux ou institutionnels. Mais elles posent aussi des questions critiques :

  • Comment éviter que les coopératives ne deviennent de simples amortisseurs sociaux, sans influence sur la gouvernance économique globale ?

  • Comment dépasser la logique de projet ponctuel pour installer des écosystèmes pérennes, articulant formation, financement, production et distribution ?

  • Comment inscrire la coopération dans une vision politique transversale, capable de relier les enjeux agricoles, sociaux, culturels et écologiques ?

5.Vers une culture de la coopération politique
La table ronde a révélé la maturité croissante des coopératives locales, capables d’allier tradition et innovation, ancrage et ouverture, mais aussi les faiblesses structurelles du modèle : dépendance aux dispositifs publics, reconnaissance encore insuffisante, fragmentation institutionnelle.
À l’échelle locale comme internationale, un constat s’impose : la coopération n’est pas un supplément d’âme, mais une stratégie de transformation du rapport au pouvoir économique. Elle exige une réinvention de l’action publique — moins sectorisée, plus horizontale — et la reconnaissance des coopératives non comme des acteurs “alternatifs”, mais comme piliers d’une économie démocratique et territoriale.